lettre à Wade

la statue de l'indépendance...???

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Dakar. L'indépendance et après? La fête et alors?
10 Avril 2010 Par kakadoundiaye
J'y étais. Aux fêtes du cinquantième anniversaire de l'Indépendance. A Dakar. Enfin à coté de Dakar. A coté des festivités aussi. Comme beaucoup de sénégalais. Loin. Très loin. Comme la grande majorité des sénégalais qui sont fatigués de Wade et envisagent les mois qui viennent avant la saison des pluies avec inquiétude. Loin du monologue autiste, mensonger, délirant, confus, sénile d'un Wade libéral, mouride, content de lui et, à 82 ans, prêt à se succéder à lui-même, dans 3/4 ans, son fils ayant jusqu'ici échoué devant les électeurs. Wade qui apparaissait et se donnait à voir comme un des visages de l'Afrique, vieux sage intègre courbé d'ans et de sagesse, alors qu'il n'est , comme Mugabe, son compère- je n'ai pas oublié la standing ovation que ce dernier reçut à Lisbonne en 2007 de ses collègues assemblés dont Wade- qu'une caricature grotesque. Politicien aussi vénéneux qu'adroit, responsable d'une Afrique qu'il n'imagine qu'à la solde de ses seuls intérêts. Loin du visage d'une Afrique désenchantée, déboussolée, jeune, mal formée, déformée, qui ne croit plus en ses idoles et dont les meilleurs n'aspirent qu'au départ.
J'avais depuis deux ans tenté de susciter ça et là, colloques et rencontres sur ce thème de « qu'avez vous fait de vos indépendances ? Qu'avons-nous fait ensemble des dernières cinquante années en Afrique ? Qu'est ce que le développement ? »
Alors que Wade se goberge devant les caméras, reprenant un discours, quasi mot pout mot, vieux de dix ans qu'il servit contre Abdou Diouf(1), les services de l'ONU communiquent les derniers chiffres de l'Indice de Développement Humain (2) : Le Sénégal recule de plus de 10 places et figure clairement désormais parmi les pays les plus pauvres du monde. Son revenu moyen par habitant est de 2 euros/jour (984 dollars/an)et la disparité des revenus croit fortement, les riches devenant ( par la spéculation immobilière et les arrangements politiques- (cf la valise de billets donnés à un représentant du FMI en visite à Dakar-)plus riche, accaparant une part de plus en plus importante de la richesse nationale. En d'autres termes le revenu de la majorité des sénégalais est inférieur à 2 euros jour.
Comment en est-on arrivé là ? Je sais que les statistiques officielles font état d'une avancée spectaculaire de la scolarisation.
J'ai de grand doute. Il y a moins de jeunes villageois qui quittent leur village pour suivre chez des parents l'école secondaire qu'il y en avait il y a 20/30 ans. La formation est telle que les élèves sont incapables à 95% de passer ce que nous appelions l'examen d'entrée en sixième. La connaissance générale est nettement en baisse. La connaissance du français ou d'une autre langue étrangère(3) plus fréquente chez les vieux que chez les jeunes. L'école est un échec patent du régime de Wade. Sans parler de l'enseignement coranique qui, lui ,progresse et produit des récitants et non des compétents dont le pays a tant besoin. Sans parler de l'augmentation des talibés, enfants dispensés d'école et chargés par leur marabout ayant en charge leur connaissance du coran de mendier pour lui en bande dans les rues ? Les instituteurs, mal formés, ne sont, souvent, payés qu'après plusieurs mois de retard. En 2008/2009 ils furent en grève plus de quatre mois.
Comment en est-on arrivé là ? Qu'est devenu la définition d'une scolarité complète telle que l'EMP- Enseignement Moyen Pratique- l'avait, sous la primature de Diouf, définit et mis en place ? Pourquoi, par delà les chiffres, cette régression générale, économique, sociale, morale, éducative, sanitaire ?
Comment en est-on arrivé politiquement à ce que rien ne puisse se faire démocratiquement au Sénégal sans l'accord des mourides(4) ? Tenus à la lisière du politique, malgré leur importance économique et spirituelle, tant par Senghor que Diouf. Wade à mis les pieds dans le plat et s ‘est toujours déclaré « talibé » (disciple, fidèle) mouride faisant allégeance ouvertement, publiquement, et à maintes reprises au Grand Khalife de Touba ( Saliou Mbacke jusqu'en décembre 2008 puis son successeur Bara).
En 2000 Wade contre Diouf fatigué avait besoin des voix mourides que jusqu'alors Diouf avait su capter sans faire allégeance (il est lui-même tidjane)(5) ) Même avec elles, aujourd'hui , Wade est battu sauf s'il plie encore plus l'échine. C'est bien clairement ce que lui demande le richissime Marabout Bethio Thioune dont les générosités ciblées sont assorties non moins clairement d'une obligation de voter Wade. L'avenir de Wade et du Sénégal dépend en partie de la décision mouride de le soutenir ou pas. Pas mal dans un pays laïc où, contrairement à ses voisins, jamais l'armée ne joua un rôle déterminant !
Comment en est-on arrivé à ce que l'électricité soit « délestée » au moins une heure par jour ? Wade promet des gisements de gaz qui ferait du Sénégal un des grands pays producteurs d'énergie du monde. Autant dire n'importe quoi ! Alors qu'aucun grand chantier solaire n'est lancé, que les projets de barrage sur le Fleuve sont toujours repoussés sine die et qu'à la surconsommation des classes aisées (climatisations etc.) correspond la sous consommation dramatique des classes populaires qui abandonnent de plus en plus l'utilisation du frigidaire car elles ne peuvent plus payer leur facture d'électricité et que celle-ci, en plus, coupée de longues heures, rend celui-ci inutile ?
Certes le pays, surtout en raison d'un corps d'armée demeuré, grâce a Senghor et à Diouf, républicain et confiné aux casernes et aux bataillons onusiens et programme Recamp de maintien de la Paix (soutenu largement par la France) , n'a jamais, comme le Mali, le Burkina, la Guinée, le Niger ... connu d'épisodes putschistes. Mais ne disait-on la même chose en 1973 du Chili ? La grande muette sénégalaise entend-elle le rester longtemps ? Il serait tentant de voir dans la fin, précipitée, du détachement français à Dakar, présentée par Wade comme le parachèvement de l'indépendance - sic-un désir des militaires de détenir le monopole de la force armée, quoique les deux armées, sénégalaises et françaises- n'aient eu que des rapports lointains et cordiaux, mais il faut plutôt y voir la volonté de récupérer le terrain où l'armée française avait ses quartiers. Quelques hectares urbains qui valent de l'or et dont Wade entend bien tirer bénéfice.
Certes le gouvernement malgré quelques tentatives assez maladroites et timides n'a jamais vraiment entravé une liberté de presse qui, par ailleurs, malgré quelques éditoriaux isolés au vitriol se concentre surtout sur les faits divers et, formation n'aidant pas, n'a jamais constitué un quatrième pouvoir. Il ne saurait y avoir de lecteurs payants si le prix du journal, que l'on lit a plusieurs, excède les 200 francs CFA -0,30 euros- Le lectorat étant par ailleurs en régression continuelle en raison de l'analphabétisme grandissant et de la baisse de la compréhension du français- langue dans laquelle la presse continue d'écrire- rares sont les journaux, nombreux, a dépasser les 10.000 exemplaires. Faites les comptes !!! Cela explique aussi la très mauvaise tenue linguistique et politique et intellectuelle de l'ensemble de la presse. Elle aussi en régression qualitative.
Quant à l'Université il y a longtemps que les maliens, guinéens et autres étudiants de la région ne fréquentent plus l'Université de Dakar. Dakar n'est plus, avec le Bénin, le « quartier latin » de l'Afrique. Les meilleurs, Diop , Diagne enseignent ailleurs, aux States entre autre. Il y a longtemps que Dakar n'abrite plus cinéastes, peintres, philosophes, écrivains et le renouveau de la scène musicale et en particulier d'un rap dépolitisé tient beaucoup plus aux intérêts extérieurs que sénégalais.
Qu'avons-nous fait des indépendances ? De ce formidable espoir de réinventer le monde ?
Rien.
Quelques gorilles ont maintenu sous la férule française ou anglaise un semblant de paix mortifère et fragile, sans cesse cassée, espérée, restaurée, reperdue. Seul le Sénégal, avec Senghor et Diouf, alimentait l'espoir. Wade l'a définitivement enterré, rejoignant les Gabon, Togo et autres Centrafrique et dans la volonté dynastique et par l' approfondissement d'une structure qui assure la reconduction- reproduction d'une classe de profiteurs assise et accrochée confortablement au pouvoir, là où il est possible de réaliser de pleins bénéfices.
Le monument de « La Renaissance » africaine n est que l'illustration coulée dans le béton et le bronze de cette sénilité et de ce désespoir. Par sa forme, très stalinienne, très années 1930/50, complètement dépassée. Quel jeune dakarois rêve de se dresser, de surgir, armer de guerre, dans la société et de vaincre la pauvreté, l'avenir à droite la femme à gauche et l'enfant à ses pieds alors que chacun traine sa vie, sans espoir ni emploi, traine sa faim qui touille l'estomac, traine des rêves de combines de débrouilles de racket, ou de fuite ? Par sa symbolique (Travail, Famille, Patrie). Par ses réalisateurs : les nord-coréens. Wade, libéral grand teint, ami de Madelin et se considérant comme son frère politique, devenant ainsi le seul chef d'Etat libéral à être lié, culturellement, avec la Corée du Nord qui s'est payée, concrètement, par l'octroi généreux de terrains municipaux. Par sa mégalomanie qui tient non seulement à sa forme -4 étages-mais aussi au fait que Wade se dit le concepteur, dessinateur, créateur de la sculpture -comme il se dit l'auteur du nouvel hymne national qui fut joué lors de l'inauguration- s'octroyant ainsi le droit de faire gérer le monument par une société d'exploitation sous la direction de sa femme et de sa famille.(6) Politique, économiste, angliciste, sculpteur, musicien.. Wade voulant être tout n'est rien que cette outre de suffisances et de magouilles qui plonge de plus en plus le pays dans le gouffre amer de la pauvreté. Dans un entretien récent à « Jeune Afrique » pour parler des cinquante ans d'indépendance, comme toujours Wade tire le tapis à lui, ne parle que de lui, et déclare « j'ai toujours cru en mon étoile ». Son « étoile » n'est qu'un astre mort et sa mise en orbite dans le ciel sénégalais synonyme de désespérance et d'échec.
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1-à savoir que les socialistes n'ont rien fait et qu'il fera, et a fait, en dix ans, plus qu'eux en plus de vingt. Ce qui est bien sur faux. Même si l'on peut mettre à son actif la restructuration routière de Dakar qui en avait bien besoin effectuée par les coréens et les chinois sans que ces travaux aient donné le moindre travail aux innombrables chômeurs sénégalais.
2-IDH qui plus que le PIB ou toute autre mesure est une image puissante du développement plus que de la richesse. Il incorpore l'éducation, la santé, les infrastructures dans la richesse nationale.
3-Alors qu'il se dit grand avocat international Wade ne parle aucune langue et surtout pas l'anglais dont il se vante de posséder l'essentiel des éléments alors qu'il n'en parle pas un mot.
4-Confrérie musulmane fondée au début su siècle par Amadou Bamba qui opposée à l'administration coloniale française finit par la soutenir après un exil forcé au Gabon dont il revint dit la légende sur un tapis de prière volant. La ville sainte des mourides, leur Jérusalem, Touba, est le centre d'un rassemblement, le grand Magal, en Janvier, d'un million de pèlerins. La puissance économique des mourides- transport et agriculture- est immense.

5-Les tidjanes appartiennent à une confrérie également musulmane également importante.
6- Décision assortie, dans le silence de la classe politique et de sa cour, de cette déclaration ahurissante « Senghor avait bien ses droits d'auteur pourquoi n'aurais je pas les miens ? » oubliant au passage que pour écrire Senghor n'avait pas besoin de privatiser et démunicipaliser quelques hectares de terrains urbains qui aussitôt revendus à quelques spéculateurs connus alimentent la spéculation, la soumission et la corruption qui constituent les trois piliers du gouvernement wadien.

lettre ouverte à Monsieur Wade

Lettre ouverte à Monsieur Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal

L’Afrique et le Sénégal en particulier, pays que tu diriges depuis une dizaine d’années, après une longue période de lutte, tu es arrivé à tes fins avec le soutien de la majorité de tes compatriotes qui ont cru en toi. Père de la majeure partie, grand père aujourd’hui de tous ces enfants qui fuient, qui errent dans les rues des pays d’Europe et d’Amérique, s’ils ne perdent pas leur vie en cours de route.
Moi, qui t’envoie ce courrier, j’ai quitté mon pays il y a 40 ans, je pense à eux nuit et jour. Je souffre pour leur existence. Et tiens toi bien mon vieux, je suis toujours sénégalais à 100% et fier de l’être. Bien qu’étant à l’extérieur, et qu’ayant eu l’occasion de troquer ma nationalité, je garde dignement celle du Sénégal, mon pays.



Aujourd’hui, je me permets de t’écrire parce que je dépends de toi, malgré mes quarante ans à l’extérieur, par simple signature, je peux retourner au Sénégal.
L’intention vaut l’action. Tu as des grands projets qui n’aboutissent jamais. NEPAD, la Grande Université, les centrales solaires et aujourd’hui récupérer les Haïtiens. Mon vieux, j’ai 61 ans aujourd’hui, si j’ai encore quinze ou vingt ans devant moi, je signe des deux mains. Mais je courre et je me bats nuits et jours avec mes camarades des amis des Damnés de la Terre pour apercevoir une lueur d’espoir. Je me demande si toi, notre père, notre aîné, tu as les mêmes préoccupations pour les peuples opprimés.
Avant d’aller au secours des fils d’Haïti, papa, tes enfants et tes petits-fils sont tombés à la frontière espagnole entre Ceuta et Melilla. Au moment où je t’écris cette lettre, les italiens, les petits-fils de Mussolini, sont en train de les canarder.

De grâce, commence à penser après toi. Avant de partir, fais un geste courageux, récupères tes enfants qui errent, qui fuient le pays, travailles pour réconcilier tous les sénégalais, lutte chez toi pour l’autosuffisance alimentaire, diminues les importations au maximum. C’est un projet dur, très dur qui te vaudra des attaques de l’extérieur comme de l’intérieur, mais crois moi, c’est l’unique voie qui sortira ton peuple de la dépendance, et rien d’autre.
Tout ce que tu feras sur le plan international, ne servira à rien. L’extérieur ricane en te voyant t’agiter. Aides-toi et Dieu t’aidera. Avant d’aller balayer chez les autres, fais le nécessaire chez toi.
Toi, le panafricaniste, relies Alger à Dakar, Tunis à Johannesburg, du Congo au Mali, de la Côte d’Ivoire à l’Egypte, voilà tout ce que bon panafricaniste devrait avoir comme projet. Je ne t’apprends rien en te disant ceci, l’échange entre les pays d’Afrique ne représente même pas 15%. C’est dix fois plus simple de relier Dakar à Paris que Dakar-Bamako.
Un développement ça se paye. L’Afrique a de la matière première et des moyens. L’Afrique peut nourrir tous ses enfants. On ne fait pas des enfants pour les envoyer comme esclaves faire le sale boulot chez les autres et contribuer à leur développement.

Je n’ai pas besoin d’aller beaucoup plus loin. Cette lettre n’est pas faite avec intentions belliqueuses. J’espère que tu auras la sagesse de t’asseoir et de bien la lire.
Et surtout, saches une chose, après toi, celui ou celle qui te remplacera sera élu sur la base d’un programme, accepté par la majorité du peuple sénégalais. Le Sénégal n’est pas une société à responsabilité limitée. Ceux qui pensent détenir la majorité des parts et pouvoir les léguer à qui bon leur semble, se trompent lourdement.
Indépendant depuis 1960, de Senghor à Abdoulaye Wade en passant par Abdou Diouf, fais le constat toi-même, regardes la situation de notre pays. Ca suffit. A deux reprises, chaque fois nous savons ce que nous perdons mais pas ce que nous gagnons. Abdou a quitté le pouvoir les quatre fers en l’air. Tu nous quitteras que tu le veuilles ou pas. Et quel sera ton bilan ? Ceux qui poussent la porte pour te remplacer n’auront pas les mêmes facilités que leurs prédécesseurs. Trompés une fois, deux fois, trois fois, ça suffit !
J’espère que tu as encore le temps et la sagesse de redresser la barre avant ton départ.
Sais une chose, j’ai toujours de travers le discours de Sarkozy à Dakar. Comme on le dit dans mon Saloum natal : quand quelqu’un te gifle, gifles-toi encore une fois avant de le gifler.
Monsieur le Président, mieux vaut tard que jamais.

Je vais conclure cette lettre en te demandant une dernière chose : fais tout ton possible pour réconcilier le peuple sénégalais. La situation est très tendue. Tu es un ancien du Sénégal, tu sais que jamais, jamais notre pays a été aussi divisé. Appelles toutes les forces qui pourront t’aider à cette tâche : marabouts, curés, tous ceux qui pourront travailler à la réconciliation nationale. La haine entre compatriotes est la pire des choses.




Bamba Gueye Lindor
Paris, le 18 janvier 2010

Les Damnés de la Terre
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www.damnesdelaterre.com

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