enfants des rues

Les talibés sénégalais victimes de graves maltraitances, selon Human Rights Watch

Les talibés sénégalais victimes de graves maltraitances, selon Human Rights Watch
17 avril 10

Dakar, Human Rights Watch - Des dizaines de milliers d’enfants fréquentant des internats coraniques au Sénégal sont soumis à des conditions qui s’apparentent à de l’esclavage et sont victimes de graves abus, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié le 15 avril dernier. Human Rights Watch a exhorté les autorités sénégalaises à réglementer toutes les écoles coraniques et à entreprendre une action immédiate et concertée pour traduire en justice les professeurs qui violent les lois sénégalaises contre la mendicité forcée et la maltraitance des enfants.

Le rapport de 126 pages, « ‘Sur le dos des enfants’ : Mendicité forcée et autres mauvais traitements à l’encontre des talibés au Sénégal », documente le système d’exploitation et de maltraitance dans le cadre duquel au moins 50 000 garçons appelés talibés - dont la grande majorité a moins de 12 ans, et beaucoup n’ont pas plus de quatre ans - sont forcés de mendier dans les rues du Sénégal pendant de longues heures, sept jours par semaine, par des professeurs appelés marabouts dont plusieurs exhibent des comportements abusives et brutaux. Le rapport indique que les garçons sont souvent soumis par leurs professeurs à des formes extrêmes de maltraitance, de négligence et d’exploitation. Il s’appuie sur des entretiens menés auprès de 175 talibés ou anciens talibés, ainsi qu’auprès d’environ 120 autres personnes, dont des marabouts, des familles qui ont envoyé leurs enfants dans ces écoles, des spécialistes de l’islam, des représentants gouvernementaux et des travailleurs humanitaires.

« Le gouvernement sénégalais ne devrait pas rester les bras croisés pendant que des dizaines de milliers d’enfants talibés sont soumis chaque jour à des violences physiques, une négligence totale et, en fait, à des conditions s’apparentant à de l’esclavage », a remarqué Georgette Gagnon, directrice de la division Afrique à Human Rights Watch. « Le gouvernement devrait saisir l’occasion de la Journée nationale des Talibés, le 20 avril, pour s’engager à réglementer toutes les écoles coraniques et à exiger des comptes aux marabouts responsables de maltraitance. »

Dans la société sénégalaise essentiellement musulmane, où les chefs religieux exercent un pouvoir social et politique immense, les enfants ont depuis longtemps été confiés à des marabouts qui les éduquent dans ces internats coraniques, appelés daaras. Nombre de marabouts, qui servent de tuteurs de facto, remplissent consciencieusement la tradition importante de fournir aux jeunes garçons une éducation religieuse et morale.

Toutefois les recherches menées par Human Rights Watch montrent qu’actuellement, dans de nombreux daaras urbains fonctionnant en internats, d’autres marabouts se servent de l’éducation comme couverture pour l’exploitation économique des enfants à leur charge. Nombre de marabouts dans les daaras urbains exigent que les enfants leur remettent quotidiennement le produit de leur mendicité, et infligent de graves violences physiques et psychologiques aux enfants qui ne peuvent respecter le quota exigé. Human Rights Watch a documenté de nombreux cas de sévices corporels, et plusieurs cas où les enfants ont été enchaînés, attachés et forcés de rester dans des positions pénibles pendant qu’ils étaient battus.

Dans plus de 100 daaras dont Human Rights Watch a interrogé des talibés actuels ou passés, le marabout recueille en général de 20 000 à 60 000 dollars US par an grâce à la mendicité des garçons - une somme substantielle dans un pays où la plupart des gens vivent avec moins de 2 dollars par jour. Certains entretiens laissent supposer que des marabouts peuvent amasser jusqu’à 100 000 dollars par an en exploitant les enfants qui leur sont confiés.

Une tendance généralisée à la maltraitance

Un garçon de 11 ans envoyé par ses parents à l’âge de sept ans à un marabout de Dakar, capitale du Sénégal, a expliqué à Human Rights Watch :

Chaque jour je devais rapporter au marabout 600 CFA (1,30 dollar US), du riz et du sucre. Chaque fois que je ne pouvais pas, le marabout me frappait à coups de câble électrique. Il me frappait tant de fois sur le dos et le cou ; trop pour les compter…. Chaque fois que j’étais battu, je pensais à ma famille qui n’avait jamais levé la main sur moi. Je me rappelais du temps où j’étais à la maison. J’ai fini par m’enfuir, je ne pouvais plus le supporter. Human Rights Watch a en outre documenté les conditions extrêmement précaires dans lesquelles vivent ces garçons. Les montants substantiels d’argent, de riz et de sucre ramenés collectivement par les talibés mendiants ne sont pas utilisés pour nourrir, vêtir, abriter ou de quelqu’autre façon subvenir aux besoins des enfants. Nombre d’entre eux souffrent de malnutrition sévère cependant que les longues heures passées dans la rue les exposent au danger d’être blessés dans des accidents de voiture, de sévices corporels et sexuels, et de maladies.

Un daara typique est un bâtiment abandonné ou dont la construction est inachevée, et qui offre peu de protection contre la pluie, la chaleur ou le froid. Il est courant que les enfants dorment à 30 dans une petite pièce. Les maladies se répandent rapidement et les enfants tombent souvent malades - de maladies de peau, de paludisme et de parasites intestinaux - mais les marabouts les soignent rarement. Au lieu de cela, beaucoup d’enfants sont forcés de mendier encore plus longtemps pour payer leurs propres médicaments.

La plupart des talibés interrogés par Human Rights Watch ont indiqué qu’ils n’avaient qu’une tenue de rechange et plus de 40 pour cent d’entre eux ne possédaient pas une seule paire de chaussures, et donc ils doivent mendier pieds nus. Certains talibés ont expliqué que lorsqu’ils économisaient un peu d’argent en mendiant de plus longues heures et s’achetaient une nouvelle chemise ou des pantalons, leur marabout prenait les vêtements pour les donner à ses propres enfants.

« Au lieu de s’assurer que les garçons qui leur sont confiés disposent de nourriture, d’éducation et d’un abri correct, bien trop souvent les marabouts se servent de ces jeunes garçons comme source de revenus pour eux et leurs familles », s’est indignée Georgette Gagnon. « C’est honteux. »

Épuisés par les abus continuels et les privations, plus de 1 000 garçons s’enfuient des daaras chaque année. Les centaines d’enfants vivant dans les rues des principales villes du Sénégal représentent l’un des héritages caractéristiques des internats coraniques les plus coupables d’exploitation.

Une inaction persistante

Le gouvernement sénégalais a décrété en 2005 une loi qui pénalise le fait de forcer autrui à mendier en vue d’en tirer personnellement profit. Toutefois les autorités se sont abstenues de prendre des mesures concrètes pour mettre la loi en application et pour mettre un terme à l’exploitation et aux abus contre les talibés. Pas un seul marabout n’a été accusé ou jugé seulement pour le crime de mendicité forcée, bien que l’on puisse voir un grand nombre de ces enfants dans les rues n’importe quel jour de la semaine. Sauf dans de rares cas, de graves sévices corporels commis contre des talibés sont restés pareillement impunis.

À l’exception de quelques daaras « modernes » sponsorisés par l’État - qui combinent les programmes des écoles publiques et coraniques - aucune des écoles coraniques du Sénégal n’est soumises à une réglementation gouvernementale. C’est ce qui a conduit en partie à la prolifération de marabouts peu scrupuleux qui s’intéressent peu à l’éducation des enfants qui leur sont confiés ou à subvenir à leurs besoins.

Bien que nombre des enfants se trouvant dans les daaras du Sénégal viennent de la Guinée-Bissau voisine, son gouvernement n’a pas traduit les marabouts en justice, même dans des cas manifestes de traite d’enfants. La Guinée-Bissau court aussi le risque que la pratique de la mendicité forcée se répande chez elle si elle ne tire pas les leçons des décennies d’inaction au Sénégal.

Les parents envoient leurs enfants dans des daaras surtout par souci de leur assurer une éducation religieuse ; nombre d’entre eux sont aussi influencés par le manque de moyens financiers pour les entretenir à la maison. La plupart des parents ne fournissent aucun soutien financier ou affectif lorsqu’ils envoient l’enfant à un marabout. Si certains ignorent les abus - du fait en partie de la dissimulation délibérée de la part du marabout - d’autres envoient ou renvoient délibérément leurs enfants vers une situation qu’ils savent entachée d’abus.

Les agences d’aide humanitaire qui tentent noblement de combler le manque de protection laissé par le gouvernement, se retrouvent parfois impliquées dans les abus. En mettant l’accent de l’assistance sur les daaras urbains, et en négligeant les écoles rurales, de nombreuses organisations humanitaires nationales et internationales incitent les daaras à se déplacer depuis les zones rurales vers les zones urbaines, où la mendicité forcée est répandue. Dans certains cas, les efforts de ces organisations augmentent les marges bénéficiaires de marabouts peu scrupuleux en leur versant directement l’aide et en ne contrôlant pas la façon dont l’argent est utilisé. De telles agences omettent souvent de signaler les abus ou de remettre en question le laisser-faire de l’État, entre autres pour maintenir de bonnes relations avec le marabout et les autorités.

« Des millions de dollars sont déversés dans des programmes humanitaires et gouvernementaux pour aider les talibés et empêcher les abus, pourtant la prévalence de la mendicité forcée des enfants dans les daaras continue de s’aggraver », a conclu Georgette Gagnon. « La maltraitance endémique de ces enfants ne pourra être éradiquée que lorsque le gouvernement exigera des comptes aux marabouts coupables de ces abus. »

L’inaction du gouvernement à cet égard constitue un manquement à ses responsabilités au regard de la Convention relative aux droits de l’enfant et de la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant, ainsi que d’autres conventions sur la traite, sur les conditions s’apparentant à l’esclavage, et sur les pires formes de travail des enfants.

Human Rights Watch a par ailleurs appelé l’Organisation de la Conférence islamique à dénoncer la pratique de la mendicité forcée comme étant contraire aux obligations en matière de droits humains au regard de la Déclaration du Caire sur les droits de l’homme en Islam, et a demandé au Rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines d’esclavage d’entreprendre une enquête sur la situation des talibés.

http://www.saphirnews.com/Les-talibes-senegalais-victimes-de-graves-maltraitances-selon-Human-Rights-Watch_a11392.html

 

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portrait

Portrait d’un guinéen qui se mobilise pour les enfants sénégalais démunis

Bouche Bée sur scène

Bouche Bée, un nom par lequel les enfants ont l’habitude de l’appeler, est un natif de la Guinée Conakry. Une personne exceptionnelle comme cela ne court pas les rues, surtout dans une période où les contextes économiques alarment même les entreprises de bienfaisance. Pour notre interlocuteur, la vraie vie, c’est d’être entouré par les enfants et de partager leurs sensations. Selon lui, certains pensent que c’est le manque de moments d’épanouissement durant sa jeunesse qui l’ont poussé à se mobiliser ainsi pour les enfants. Il répondra simplement : « les enfants ont le droit de vivre le bonheur même si les temps sont durs ».

En Guinée Conakry son pays d’origine, il place sa vie au service du social et des enfants

Dès l’âge de 18 ans, Jean Paul alias « Bouche Bée » sera piqué par le virus de missionnaire auprès des enfants. Et depuis 1999, il contribue à sa façon au bien être des enfants. Il estime que chaque individu sur terre est venu pour un but bien déterminé. Le temps qu’il a passé dans une école de mission pour une formation, lui a permis de comprendre que sa place est auprès des enfants. Une tâche très grande, Bouche Bée sera amené à créer des clubs d’enfants dans plusieurs quartiers de Conakry allant de la Cité de l’Air jusqu’à Donka. Un pari qu’il réussit merveilleusement bien car il est parvenu à réunir plus d’un milliers d’enfants. Pour permettre à ces derniers de retrouver la joie de vivre, il sera question pour lui d’improviser une comédie musicale pour capter l’attention des autres. La plupart des enfants sont des réfugiés de guerres du Libéria et de la Sierra Leone, et d’autres appartenaient à des familles nombreuses, démunies, déchirées ou issues de parents chômeurs s’ils ne sont pas orphelins.

Appelé auprès des enfants sénégalais par des ONG

Bouche Bée est rapidement sollicité par des partenaires connaissant son engagement à pouvoir travailler parmi les enfants. En 2004 vu les besoins urgents de secourir les enfants, il deviendra moniteur de la CIC à Thiès. Sa collaboration avec l’ONG World Vision lui permet de comprendre qu’il avait raison de dire que « beaucoup d’enfants au Sénégal avaient besoin d’aide ». La visite qu’il a effectuée dans les villes telles que Kaffrine, Vélingara, Diourbel, Fisell et Pikine lui ont permis d’y voir plus clair. Il est évident que les enfants partout dans le monde, surtout ceux qui ne sont pas à l’abri des problèmes, ont besoin de secours. Mais Bouche Bée estime après un constat que le besoin est plus présent au Sénégal que dans les autres pays qu’il avait fréquentés. « Et celui qui pensera le contraire n’aura qu’à faire le tour au centre Keur Yeur Mandé », un acte apprécié par plusieurs responsables.

Différentes manières d’agir

 

Il devient ainsi moniteur certifié d’Etat. Dans les mois qui suivent, il partage son expérience dans des pays comme le Mali à travers une conférence sur la situation des enfants en détresse en Afrique. Conscient que l’aide dont les enfants ont besoin ne peut provenir intégralement des ONG ou bailleurs malgré leurs efforts sans faille.

Bouche Bée a par ailleurs composé un album de musique de huit titres intitulé « Compassion » dont le fruit de la vente est destiné aux enfants. Tel le Père Noël, il n’attend pas les mois de décembre pour donner des cadeaux aux enfants. Pour lui chaque jour doit être une joie dans la vie des enfants. La semaine dernière plus de 200 cadeaux d’une valeur incroyable pour certains parents ont été distribués à St Louis, Kaolack, Kaffrine et Dakar aux Parcelles Assainies.

Mandiaye Petty Badjy pour Avenue221

http://www.avenue221.com/portrait-dun-guineen-qui-se-mobilise-pour-les-enfants-senegalais-demunis/

 

resto du coeur

Tambacounda : Ces enfants venus de nulle part
Les conditions de vie des enfants en situation difficile sont précaires et préoccupantes à Tambacounda. La situation de pauvreté extrême des familles rend la situation davantage pénible, ce qui, aux yeux du secrétaire exécutif de la "lumière", une association protectrice des droits de l'enfant, est alarmant. Regard sur leur constat.

Partout dans les rues de Tambacounda, les jours semblent se suivent et se ressemblent pour ces jeunes toujours en quête de quoi donner à leur marabout, au risque de subir les foudres de ces derniers. Chaque levée de soleil entraînant son lot de spleen. Les Talibés s'égaillent dans tous les coins et recoins de la capitale orientale, à la recherche de la pitance. Ils viennent des quartiers périphériques et s’étendent comme une peau tannée.

Mendier pour survivre ?

Sur le sort des enfants, l'incompréhension s'installe. Comment peut-on s'en émouvoir ? Peut-on interdire à des enfants déboussolés à qui l'état n'assure presque rien, même pas un enseignement, de choisir la mendicité pour avoir de quoi manger ? Ces talibés squattent tous les coins et recoins de la ville. On les retrouve devant les endroits à forte fréquentation. Ils viennent des quartiers périphériques, comme de nombreux "daaras" sous la férule d'un marabout qui leur exige le versement d'une somme déterminée.

Confessions

Ces enfants rencontrés au "daaras" du quartier Plateau situé juste à côté de l'école élémentaire expliquent : "Nous sommes obligés de nous rendre au niveau du marché central pour porter les paniers des ménagères. Les recettes, nous les confions à notre marabout qui nous les garde pour nous acheter des habits au moment de notre retour dans nos familles".

Un optimisme que ne semble partager cet autre talibé pour qui l'argent sert à alimenter la marmite familiale du marabout. "Vous voyez vous même que ces jeunes n'ont même pas de chaussures en cette période de forte canicule où la température avoisine les 47° et doivent affronter la rugosité du macadam", appui-t-il, gouailleur. Sur l'avenue Léopold Sédar Senghor, prés de la SGBS, d'autres jeunes se faufilent entre les véhicules stoppés à côté de la banque.

Un phénomène qui prend de l’ampleur

Ce phénomène a pris de l'ampleur avec la complicité de certains parents, tentés par la facilité qui abandonne l'éducation de leur fils à des familles qui se paupérisent à la vitesse de la crise. "C'est en général, le résultat du développement de la pauvreté. Mais aussi parfois des fugues d'enfants en mal d'affection dans leurs familles et qui se retrouvent dans la rue. Pour suivre, il leur faut travailler et ils sont à la merci de n'importe quel danger ?, explique ce commerçant. A la rue Ainina Fall, comme dans tous les fiefs des commerçants, c'est le commerce qui attire le plus les talibés. Pendant que leurs amis courent derrière quelques francs engrangés durement à la faveur d'un portage ou de quelques services sous-rémunérés, les autres talibés transformés en petit commerçants brassent des sommes plus consistantes. Entre 500 et 1 000 FCFA par jour sans compter les habits et sandales revendus. Dans la masse des petits bouts d'hommes, d'autres talibés aident les commerçants à décharger leurs marchandises. Ces derniers en retour, leur offrent des habits ou sandales qu'ils revendent aux clients de la rue. "Ces enfants comme tous les autres talibés sont surexploités. On les fait travailler au lieu de leur apprendre le coran", explique ce commerçant, inquiet de l'avenir de ces talibés.

La "Lumière" initie un "Restaurant du cœur "

Une association cependant se bat beaucoup pour la protection des droits de ces enfants. La
Lumière", c’est son nom, a initié à Tambacounda une stratégie de lutte contre la pauvreté depuis bientôt une décennie.

Le siège de cette structure sise au quartier Médina Courra abrite tous les jeudis un "restaurant du cœur" où se rendent les enfants de la rue pour se laver, se soigner et manger. "Nous avons décidé de prendre en main notre destinée, de penser aussi aux problèmes des enfants déshérités et de nous engager en vue de les résoudre de manière satisfaisante et éclatante", a déclaré le secrétaire exécutif de l'association, Ibrahima Sorry Diallo.

En attendant que l'état joue sa partition, ces enfants continuent de vivre dans des conditions précaires. La rue est leur gîte, la débrouille, leur moyen de survivre. Ils sont en butte à toutes sortes de tentatives.


Dimanche 24 Janvier 2010 - 22:57
http://www.rewmi.com/Tambacounda-Ces-enfants-venus-de-nulle-part_a21955.html

les enfants perdus de Thiaroye

Dakar, les enfants perdus de Thiaroye



Déjà, à peine sortis de la baie de Hann, nous voila à Thiaroye. Nous sommes toujours sur la plage qui longe l’Atlantique, mais dans un quartier de pêcheurs d’où partent les pirogues, les “pateras”, à destination de l’Europe. Des pêcheurs sont en train de fabriquer de nouvelles pirogues : elles sont immenses, sans doute pour affronter le très grand large. Un voyage au long cours jusqu’aux Canaries est peut-être à l’ordre du jour.


Dakar, les enfants perdus de Thiaroye
Sur la plage, de jeunes lutteurs couvrent leurs corps de sable. Ils font des pompes sur le sable mouillé. Avant de commencer les combats matinaux. Au Sénégal, la lutte est une institution. Les grands lutteurs sont considérés par certains comme des “demi-dieux”. Les meilleurs d’entre eux font fortune grâce à leur art. Ils gagnent des milliards de francs CFA.

Nous quittons la plage. Et nous enfonçons dans la ville, au milieu des maisons de pêcheurs. Nous passons devant les locaux très modestes d’une association qui se bat contre l’immigration clandestine. Thiaroye a perdu des centaines de ses fils et de ses fillles dans des naufrages. A deux pas de là, une main anonyme a inscrit un graffiti à la gloire de Barack Obama « Yes, we can ».

L’un des gamins de Thiaroye, âgé de quinze ans, explique que les mentalités commencent à changer. « Avant ma mère voulait me forcer à monter sur les pirogues. Quand je lui disais que je risquais de mourir, elle répondait qu’elle préférait un fils mort plutôt qu’un enfant qui ne lui sert à rien dans la maison ». Maintenant, elle a cessé de me répéter ça. Trop de fils du quartier ne sont jamais revenus ».

Les représentants de l’association tiennent le même discours rassurant. Les jeunes du quartier ne se précipitent plus dans les pirogues. « Ils deviennent prudents. Mais aussi ceux qui ont réussi la traversée, n’hésitent plus à leur dire que c’est devenu très dur en Europe », explique une mère de famille.

Ségolène Royal en campagne électorale s’était rendue à Thiaroye. Elle avait discuté avec des parents des disparus et des responsables d’association. Cette visite a d’autant plus marqué les esprits que Royal est native de Dakar.

Nous traversons les rues sableuses du quartier de Thiaroye plage et nous rejoignons la route principale. Elle est goudronnée : elle vient de Dakar, la capitale et mène à la ville de Rufisque. Coups de klaxons. Nuages de poussière et de gaz d’échappement mélangés. La plupart des “cars rapides” sont dans un état effrayant : ils datent parfois des années soixante.

Nous respirons difficilement. Je tousse. J’éternue. Je suffoque. Les trois kilomètres restant jusqu’à Diacksao sont très difficiles à parcourir au milieu d’un trottoir encombré de passagers de cars, de charrettes, de piétons accrochés à leur téléphone portable ou à leur journal.

Enfin, j’aperçois le panneau jaune et bleu d’une usine de matelas. C’est là qu’il faut tourner, quitter la grande route cahotique. S’enfoncer à nouveau dans le sable. Recroiser les cars rapides et les charrettes à cheval. Enfin une maison calme. Abritée derrière une petite cour intérieure. Un salon avec un ventilateur, des rideaux et un canapé en cuir. Des dizaines d’enfants viennent me dire bonjour. Me taper dans la main.

Un hâvre de paix bien méritée. Nous allons manger par terre. Sur le tapis, des petits bancs de bois clair sont positionnés autour d’un plat argenté recouvert d’un torchon. Le tissu se soulève : un tiéboudjène. Du riz au poisson, le plat national sénégalais.


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